Pandémie : Concevoir des établissements de santé qui répondent aux besoins

Par Maria Ionescu

Quelles leçons pouvons-nous tirer de la réponse de Singapour à la pandémie de COVID-19? Quelle sera l’incidence de cette pandémie sur la prochaine génération d’hôpitaux?

 

En 2003, la petite cité-État de Singapour a été fortement touchée par l’épidémie de SRAS. Parmi les 238 cas répertoriés, 40 % étaient des travailleurs de la santé et 33 personnes atteintes sont décédées. La population en est ressortie ébranlée, et les autorités de Singapour ont pris d’importantes mesures pour que la collectivité soit mieux préparée « pour la prochaine épidémie ». Entre autres, les autorités ont mis en place un programme national de prévention et d’intervention, le Disease Outbreak Response System Condition (DORSCON). En cas d’épidémie, un code de couleur indique l’état de la situation et le cadre stratégique procure des lignes directrices générales pour prévenir et lutter contre la transmission de la maladie. Ce programme a été mis à l’épreuve et a produit de bons résultats au cours des dernières années lors des épidémies de MERS (syndrome respiratoire du Moyen-Orient, 62 cas soupçonnés, tous négatifs) et de H1N1.

De 2016 à 2019, j’ai travaillé à Singapour à titre d’architecte d’établissements de santé. Bien que le programme DORSCON avait été mis en place de nombreuses années auparavant, son incidence se faisait encore sentir sur la conception et l’exploitation des hôpitaux. 

 

Singapour a mis en place un programme de prévention et d’intervention, le DORSCON, après l’épidémie de SRAS au début des années 2000. Ce programme continue d’avoir une incidence sur la conception des établissements de soins de santé de cette cité-État.

 

Dès que l’information concernant des cas de pneumonie suspects à Wuhan, en Chine, s’est répandue fin décembre 2019, Singapour a commencé à se préparer. Non seulement les autorités avaient un plan, mais elles l’ont mis à exécution avec une précision quasi militaire. En début février, les autorités ont décrété le code DORSCON orange (le deuxième plus haut niveau d’alerte), lequel est encore en vigueur.

Plusieurs agences de santé publique internationales, dont l’Organisation mondiale de la santé (OMS), font l’éloge du modèle adopté par Singapour, certaines le qualifiant de « règle d’or ». Des modèles similaires sont utilisés à Hong Kong, à Taiwan et en Corée du Sud, des pays qui furent aussi touchés par le SRAS.

_q_Les paliers supérieurs du gouvernement qui interviennent tôt et qui agissent rapidement, voilà la clé du succès.

Voyons comment ces pays ont mis en place avec succès des campagnes de sensibilisation du public et des mesures d’intervention lors de situations de crise sanitaire, dont la pandémie de COVID-19 :

1. Des communications claires, transparentes et coordonnées sont émises par toutes les autorités gouvernementales, notamment le premier ministre, le ministère de la Santé, et plus encore. Dans ces pays, les messages du gouvernement sont uniformes et transparents en ce qui concerne l’état de la situation, les étapes à venir et la reprise des activités. Une telle transparence renforce la confiance des citoyens.

Des campagnes de sensibilisation de la population ont été immédiatement menées dans les journaux et les médias sociaux, avec entre autres des animations instructives ciblées et des messages clairs concernant la distanciation sociale.

2. Les tests de dépistage ont été rendus disponibles aussi tôt que possible une fois le séquençage du génome terminé. Le dépistage à grande échelle est réalisé dans des cliniques communautaires (cliniques de dépistage désignées) et les renseignements indiquant les endroits où se rendre et les actions à prendre sont diffusés sur des sites Web créés à cet effet, dont les sites Mask Go Where et Flu Fo Where.

La marche à suivre est la suivante : une personne qui souffre de fièvre et de symptômes liés à la grippe consulte un médecin de famille, qui procède à un test. Elle obtient un certificat médical attestant une quarantaine de 5 jours et va s’auto-isoler chez elle jusqu’à la réception des résultats (le délai pour recevoir les résultats a été réduit à quelques heures). Si le test est positif, même en cas de symptômes légers, la personne est amenée à l’hôpital par ambulance. Le fait d’imposer un isolement strict aux personnes dont les résultats sont positifs — hors de leur foyer — est la clé pour assurer qu’elles n’infecteront pas accidentellement d’autres personnes.

3. La recherche des contacts des personnes infectées nécessite une équipe spéciale (plus de 100 enquêteurs, dont des policiers et des membres des forces armées). Le nombre croissant de cas de COVID-19 entraîne par le fait même une augmentation des données. Dans un communiqué officiel à la population, le premier ministre de Singapour a indiqué que le nombre élevé de cas pourrait potentiellement devenir un facteur limitant la capacité à rechercher les contacts.

En quelques semaines, Singapour a mis en place l’application Trace Together, une solution technologique pour traiter le volume de contacts, implantée le 20 mars 2020. Les personnes asymptomatiques qui ont eu un contact étroit avec une personne infectée doivent respecter une période de quarantaine à domicile. Le contrôle est très strict : il se fait au moyen d’une technologie déjà implantée dans les cellulaires et de vérifications faites en personne pour éviter que les contacts en quarantaine ne quittent leur domicile. Aussi, il arrive régulièrement que des citoyens soient soumis à une prise de température, par exemple des voyageurs aux frontières, des écoliers, des fournisseurs de soins, etc. Ceux qui ne respectent pas les politiques publiques se voient imposer des sanctions sévères, ce qui a un effet dissuasif.

La clé du succès? Les paliers supérieurs du gouvernement qui interviennent tôt et qui agissent rapidement, puis qui mettent en place des mesures pour tester les malades, rechercher les contacts, faire respecter les quarantaines et imposer la distanciation sociale.

Cette approche disciplinée a permis aux personnes asymptomatiques de continuer à mener une vie normale durant la pandémie de la COVID-19. Elle fait en sorte de tenir les personnes loin des hôpitaux et de garder les écoles ouvertes (dans le respect des règles concernant la distanciation et les rassemblements). C’est tout à fait remarquable pour une ville dont la population s’élève à près de 6 millions de personnes. 

 

Deux éléments distinguent l’approche adoptée par Singapour aux autres utilisées dans le monde : l’échelle à laquelle la cité-État est prête à implanter les mesures et la quantité importante de ressources qu’elle est prête à déployer à cet effet.

 

Leçons tirées de projets de conception d’établissements de santé à Singapour

Quand une infrastructure de réponse est en place, il est possible de concevoir des établissements qui soutiendront les interventions prévues. J’ai tiré des leçons précieuses de mon expérience à Singapour en ce qui a trait à la conception d’établissements de santé qui permettent d’agir rapidement en temps de crise.

Le premier projet sur lequel j’ai travaillé était le nouveau service des urgences au pavillon H9A de l’hôpital général de Singapour. Le principe au cœur de l’énoncé de projet était « il ne s’agit pas de savoir si un événement important frappera, mais plutôt quand il aura lieu », en écho à la campagne de sensibilisation de la population aux situations de crise, qu’il s’agisse de problèmes de santé ou d’attaques terroristes, principe dont nous devions tenir compte à chaque étape de conception. J’ai appris que la même approche était utilisée pour d’autres installations dans la cité-État, à la suite de l’élaboration d’une stratégie nationale bien définie.

Les aspects les plus importants en matière de conception ne sont peut-être pas nouveaux pour un spécialiste des établissements de santé. Mais, ce qui distingue l’approche adoptée par Singapour des autres utilisées dans le monde est l’échelle à laquelle la cité-État est prête à déployer des efforts et la quantité importante de ressources qu’elle est prête à consacrer à cet effet.

 

 

  • Les établissements de santé sont conçus pour offrir une capacité d’intensification importante et répondre aux besoins dans le cas de scénarios complexes d’intensification. Par exemple, le service des urgences du pavillon H9A de l’hôpital général de Singapour, qui ouvrira en 2023, est conçu pour pouvoir servir en cas de crise sanitaire nationale, c’est-à-dire un événement produisant un grand nombre de blessés, une pandémie ou une exposition de masse à des matières dangereuses nécessitant une unité de décontamination.
  • Une caractéristique qui distingue un scénario d’intensification d’une situation normale est la capacité de trier les nombreux patients avant qu’ils ne se présentent au service des urgences. Des outils virtuels sont utilisés pour l’auto-évaluation et les consultations/visites des cas non urgents, les patients sont triés dans des espaces externes (stationnements, etc.) et ceux souffrant de fièvre sont séparés des autres, puis éventuellement isolés au besoin.
  • Dans le cas des scénarios d’intensification, une entrée séparée pour les patients fiévreux est mise en place et mène à quatre types de chambres d’isolement (chambre à pression positive ou négative, de quarantaine, d’isolement contact). Cela permet de traiter les patients à risque élevé sans nuire au fonctionnement normal des autres services.
  • Le fait de concevoir un service des urgences avec des secteurs distincts permet d’en isoler et d’en fermer au besoin, et de prévenir ainsi la propagation de maladies infectieuses dans l’ensemble du service. Des zones de transition à pression contrôlée séparent les différents secteurs du service pour éviter le déplacement de l’air contaminé.
  • Les systèmes mécaniques du bâtiment sont conçus pour soutenir l’exploitation indépendante des différents secteurs du service des urgences, ce qui implique une redondance du type n+1 ou n+n, et même une redondance de 100 % dans le cas des systèmes de traitement de l’air, d’alimentation électrique et de distribution des gaz médicaux. Des scénarios de défaillance catastrophique sont envisagés dans l’énoncé de projet, ce qui oriente la prise de décision. Par exemple : Qu’arrivera-t-il s’il faut fermer la moitié d’un secteur pour procéder à une désinfection terminale? Qu’arrive-t-il si un secteur entier devient inutilisable?
  • Dans l’approche de conception adoptée, il faut aussi prévoir une capacité de réanimation et d’isolement en cas de surcharge de patients. Des cubicules à pression négative sont réservés aux soins aux malades en phase critique, dotés d’équipement de réanimation et munis de portes coulissantes pour préserver l’intimité des patients.
  • Les secteurs de traumatologie/réanimation sont conçus pour accueillir deux fois plus de patients en cas d’intensification.
  • De vastes locaux sont prévus pour le soutien du personnel supplémentaire en cas d’intensification, ainsi que beaucoup d’espace de stockage pour le matériel et l’équipement nécessaires. Des lieux de repos sont créés au besoin en convertissant des locaux administratifs.
  • Les plans de contingence peuvent couvrir des services spécialisés associés à celui des urgences, comme la radiologie, les soins intensifs, les services psychiatriques, etc. 

Je pense qu’au lendemain de la crise de la COVID-19, la manière de concevoir les établissements de soins aura définitivement changé. Des efforts seront mis sur le déploiement de soins virtuels. De plus, nous accorderons une place plus importante à la conception d’installations plus résilientes et qui permettent de fournir une réponse accrue.

Les soins de santé sont une préoccupation à l’échelle mondiale. Si nous voulons assurer la sécurité des personnes et sauver des vies, nous devons nous pencher sur les crises vécues pour en tirer des enseignements et de l’inspiration.

 

À propos de l’auteure :

  • Maria Ionescu est une planificatrice senior d’installations médicales à nos bureaux de Los Angeles, Californie. Ayant grandi en Roumanie, Maria a acquis des connaissances en médecine occidentale et en médecines alternatives : elle détient des diplômes en architecture, en homéopathie et en sciences de la santé.

 

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